Cambodge : comprendre les transformations des systèmes irrigués pour accompagner la transition agroécologique

Au Cambodge, les systèmes irrigués connaissent depuis plusieurs années des transformations rapides sous leffet de lintensification agricole, de la pression croissante sur les ressources en eau et des défis liés au changement climatique.

À travers une approche interdisciplinaire mobilisant hydrologie, agronomie, économie agricole, géographie et sciences sociales, les travaux du COSTEA au Cambodge sinscrivent dans une dynamique de recherche et daction et se déploient principalement dans deux zones d’étude aux caractéristiques contrastées.

Le COSTEA y accompagne des initiatives de recherche, de formation et dexpertise destinées à analyser ces mutations et à identifier des trajectoires de transition agroécologique adaptées aux réalités locales. 

Des zones d’étude au cœur des transformations agricoles

  • Dans la province de Kandal, au sein des plaines inondables du Mékong, les recherches portent sur la zone des « preks », un vaste réseau de canaux en terre, de zones humides et de cours d’eau qui structure une agriculture diversifiée ainsi que de nombreuses activités de pêche. Depuis une vingtaine d’années, cette région a fait l’objet de projets de réhabilitation et de construction d’infrastructures hydrauliques dont les impacts sur les dynamiques hydrologiques, agricoles et sociales restent encore partiellement documentés.
  • Dans la province de Banteay Manchey, située au nord-ouest du pays à proximité de la frontière thaïlandaise, les travaux se concentrent sur des petits périmètres irrigués rizicoles où la sécurisation de l’accès à l’eau en saison sèche constitue un enjeu majeur pour la production agricole et la résilience des exploitations.

Ces recherches alimentent directement l’étude COSTEA sur la réingénierie agroécologique des systèmes irrigués, menée en parallèle au Cambodge et au Sénégal. L’objectif est d’interroger la manière dont les infrastructures hydrauliques, leurs modes de gestion et les organisations collectives peuvent évoluer pour accompagner la transition agroécologique des territoires irrigués.

Au-delà de cette étude, le COSTEA développe également plusieurs actions complémentaires au Cambodge. Une jeune chercheuse a notamment été recrutée pour accompagner les activités de terrain, contribuer aux actions de formation et approfondir les travaux consacrés aux enjeux de genre dans l’irrigation et la transition agroécologique. Différentes activités de renforcement des capacités sont également menées avec les partenaires cambodgiens afin de favoriser l’appropriation des connaissances produites et leur diffusion auprès des acteurs de l’eau et de l’agriculture.

PLOVIC Area © J.P Venot, IRD

Comprendre les conditions dune transition agroécologique : lapport de la recherche doctorale

Parmi les initiatives qui alimentent les réflexions du COSTEA au Cambodge figure la thèse de doctorat menée par Titouan Filloux, dans le cadre d’un partenariat entre le CIRAD, l’IRD et le COSTEA. Encadrée notamment par Jean-Philippe Venot, chercheur-géographe au sein de l’IRD et coordinateur scientifique du COSTEA, cette recherche s’inscrit dans la continuité de plusieurs années de travaux conduits dans la région de Kanghot, au sein de la province de Battambang.

Cette zone où se trouve un très grand périmètre irrigué a connu d’importantes transformations depuis le développement de l’irrigation et la mise en œuvre de plusieurs projets d’aménagement successifs, dont le projet WAT4CAM. La construction d’infrastructure a conduit à une forte intensification de la riziculture sur le modèle de la Révolution Verte, accompagnée d’un recours croissant aux intrants chimiques, aux pesticides et aux services agricoles associés.

Si cette dynamique a permis d’augmenter les capacités de production, elle soulève aujourd’hui plusieurs défis. L’émergence de nouvelles contraintes agronomiques (maladies, ravageurs…), les impacts environnementaux liés à l’usage intensif des intrants, les pressions sur les ressources en eau, mais aussi les difficultés économiques rencontrées par certains producteurs interrogent la durabilité du modèle actuel. Les agriculteurs font notamment face à une forte variabilité des prix du riz, combinée à l’augmentation des coûts de production et, dans certains cas, à des situations d’endettement importantes.

Canal 67 Intake © J.P Venot, IRD

Intitulée « Agroécologie et irrigation dans le bassin rizicole de Kanghot au Cambodge : sœurs ennemies ? », la recherche doctorale vise à explorer de manière participative et co-construite, avec divers acteurs de la filière agricole (dont les agriculteurs eux-mêmes) les conditions d’émergence de trajectoires plus durables permettant de concilier performance économique, pratiques agroécologiques et gestion durable des ressources et . Les pistes étudiées concernent notamment la gestion collective de l’eau, la gestion intégrée de la fertilité des sols, la diversification des cultures, la réduction de l’usage des intrants chimiques  et la valorisation de la production via des filières plus rémunératrices.

Les travaux s’appuient notamment sur « Rice Up », un jeu sérieux développé comme outil de recherche et de dialogue avec les producteurs. Représentant les parcelles agricoles, les cultures et pratiques, les infrastructures d’irrigation, les contraintes hydrauliques et les logiques de filière, cet outil permet aux participants de simuler des trajectoires collectives,  d’évaluer collectivement les conséquences de leurs choix et d’identifier les leviers susceptibles d’améliorer la durabilité de leurs systèmes de production.

Deux ateliers ont déjà été organisés avec les agriculteurs de Kanghot. Ces échanges permettent d’intégrer leurs préoccupations dans les travaux de recherche et de construire, avec eux, des trajectoires de transition cohérentes avec les réalités économiques, sociales et environnementales du territoire. Des ateliers avec des acteurs de la filière riz et des décideurs sont en cours de planification, autour d’un second outil participatif, qui sera une application de « Rice up » à l’échelle nationale.

Rice Transport on Canal 99 © JP. Venot, IRD

Un écosystème de partenaires pour produire des connaissances utiles à laction

Aux côtés de la Royal University of Agriculture et de son centre de recherche ECOLAND, le COSTEA a pu collaborer avec l’Institut de Technologie du Cambodge et l’Irrigation Service Center, une ONG active dans le secteur de l’eau agricole, mais aussi avec les ministères en charge de l’eau et de l’agriculture. À travers ces collaborations, le COSTEA poursuit son objectif : produire des connaissances utiles à l’action publique, accompagner les transformations des systèmes irrigués et construire, avec les acteurs des territoires, des réponses adaptées aux défis climatiques, environnementaux et alimentaires de demain.

La récente signature d’un memorandum of understanding entre le COSTEA et la Royal University of Agriculture marque une nouvelle étape dans cette dynamique. Elle vient renforcer ce réseau de coopérations construit depuis plus d’une décennie avec les principaux acteurs académiques et techniques du pays autour des enjeux de l’eau agricole, de l’irrigation et de l’agroécologie.